L'intégration des Mauges à l'Anjou au XIème siècle
extraits des Cahiers de l'Institut d'Anthropologie Juridique n°15  par Teddy Veron



Le pagus des Mauges avant l'intégration au comté d'Anjou

Les limites géographiques des Mauges

Les Mauges sont situées au sud-ouest d'Angers et à l'est de Nantes, mais leurs limites actuelles intègrent, à l'est et au sud, une partie de l'ancien pays de Tiffauges, aujourd'hui disparu. Avant son rattachement à l'Anjou, les Mauges faisant partie du comté de Poitiers. La frontière entres les comtés d'Anjou et de Poitiers située alors à l'est des Mauges devait être donc bien marquée.

Au nord, c'est sans conteste la Loire, obstacle naturel, qui faisait office de frontière, jusqu'à l'embouchure du Layon, juste en amont de Chalonnes. Pourtant ce vicus ne faisait pas partie des Mauges, il était rattaché  au territoire de la cité d'Angers. La frontière nord-est était constituée par le cours inférieur du Layon, jusqu'à son confluent avec l'Hyrôme, longeant ensuite cette rivière. Chemillé, sur la rive droite de l'Hyrôme, faisait partie du comté d'Anjou.

Les frontières nord et est des Mauges sont donc naturelles et relativement précises, mais ce n'est pas le cas des deux autres, à l'ouest et au sud qui séparaient les pays des Mauges et de Tiffauges. En effet ces deux pagi faisaient partie tous les deux du même comté de Poitiers. Il n'était donc pas utile de bien marqué leur frontière. Ainsi la seigneurie de Champtoceaux à l'ouest, la châtellenie de Montfaucon  au sud-ouest et la seigneurie de Cholet avec peut-être l'ancienne paroisse  du May sur Evre au sud, appartenaient au pays de Tiffauges.

Les limites géographiques


Les incursions normandes et l'influence de quatre comtés

De par sa situation géographique, la région des Mauges appartenait au Poitou et à l'Aquitaine. Ceux-ci s'étendaient en effet, jusqu'à la Loire depuis l'organisation administrative de la Gaule effectuée sous l'empereur Auguste. La dépendance en droit vis-à-vis du comte de Poitiers est ainsi apparue indiscutable pendant des siècles malgré une certaine influence exercée par les comtés plus proches qu'étaient ceux de Nantes et d'Angers. La domination poitevine se maintient bien dans la plus grande partie des Mauges et n'est franchement remise en cause pour la première fois que dans le contexte des incursions normandes. Entre les années 830 et 835, la pression des pirates scandinaves est telle que la défense de la côte atlantique n'est plus assurée et cela, aux dépens notamment de l'abbaye Saint Philibert, située sur l'île de Noirmoutier. L'empereur Louis-le-Pieux désirant rationaliser la défense de cette région côtière scinda le Poitou trop vaste et créa ainsi le comté d'Herbauges. Il confia ce comté à un certain Renaud, avant de lui ajouter également celui de Nantes pour qu'il pût disposer d'un champ d'action plus large dans la lutte contre les Normands.

Les sources révèlent que les Mauges faisaient partie intégrante de ce comté d'Herbauges, au moment où son titulaire, Renaud, est tué. En effet, la nomination de ce dernier à la tête du comté de Nantes s'était faite au détriment d'un dénommé Lambert qui y aspirait également. Cette situation aboutit logiquement à l'affrontement entre les deux hommes et à la mort de Renaud en 843. La chronique de Nantes, source malheureusement tardive, rapporte que Lambert divisa les possessions du vaincu entre lui et ses principaux amis, parmi celles-ci, les Mauges échurent à Rainier. Le comté d'Herbauges était donc composé de trois pagi, à savoir Herbauges, Tiffauges et Mauges, qui furent désormais liés entre eux pour un siècle et demi. De plus, le comté de Poitiers y perdait en 843 une partie de ses prérogatives au profit de celui de Nantes.

le comté d'Herbauge

Cette situation ne dura pas du fait de la rivalité constante entre la famille du déffunt Renaud et celle de Lambert qui se traduisit par une période de relative anarchie. Elle profita aux Bretons, introduits dans le conflit par Lambert, et aux Normands, dont l'apparition dans la vallée de la Loire coïncide parfaitement puisqu'ils ravagèrent Nantes en 843. Le comté d'Herbauges fut ensuite reconstitué dans le but de lutter contre les Vikings et cela jusqu'en 885 à la mort de Renaud duc du Maine et comte d'Herbauges. La vicaria de Retz est intégrée à la Bretagne en 851, mais le reste du comté d'Herbauges retombe dans l'aire d'influence poitevine malgré le harcèlement endémique des Scandinaves qui passèrent de séjours répétés à une fixation sur la Basse-Loire. 

Dans les Mauges par exemple, les Normands s'installèrent en 853 sur l'île Batailleuse, au pied du Mont Glonne et de l'abbaye Saint Florent. Le dux de Neustrie Robert, fils de Robert le Fort tué par les Normands à Brissarthe en 866 et frère de Eudes, roi de France de 888 à 898, tenta de maintenir son autorité sur le Nantais en dépit des attaques scandinaves. Il soutint l'accession du vicomte d'Angers Foulque le Roux au comté de Nantes vers 907 au plus tôt. Ce dernier, apparenté aux deux anciennes familles rivales, s'y est maintenu jusqu'en 919. Il en profita pour ramener dans l'orbite angevine les territoires situés à l'ouest de la Mayenne qui en avaient été soustraits précédemment au profit des ducs bretons. Ses descendants, les futurs comtes d'Anjou, se référèrent à lui, par la suite, pour revendiquer le Nantais et ses annexes éventuelles en Aquitaine. Les Normands finirent par être chassés des Mauges et des régions voisines dans les années 935-936, notamment grâce au Breton Alain Barbe-Torte, mais la situation resta très ambiguë. En droit, les trois pagi relevaient de l'autorité de Guillaume Tête-d'Etoupe, comte de Poitiers; en fait, ils avaient subi le même sort que le Nantais pendant l'occupation normande.

Le destin des Mauges et de ses deux voisins fut ensuite de servir de monnaie d'échange pour Guillaume Tête-d'Etoupe, afin de s'attirer les bonnes grâces d'Alain Barbe-Torte, devenu récemment duc des Bretons et comte de Nantes. Mais, en 952, Alain Barbe-Torte mourut, ne laissant comme héritier légitime qu'un jeune fils, Drogon. La garde de celui-ci fut laissée au comte d'Anjou Foulque le Bon, qui venait d'épouser la veuve d'Alain Barbe-Torte. Il reçut ainsi la moitié des droits sur le comté de Nantes, duquel dépendait encore les Mauges depuis 942. Pourtant des sources apportent la preuve que les Mauges étaient déjà en partie retournées dans l'obédience poitevine en 958. Peu après 981, le renouvellement de l'accord de 942 entre Guillaume Fièrebrace, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, et Guérech, comte de Nantes, attribue les Mauges, Herbauges et Tiffauges à ce dernier. Le comte d'Anjou Geoffroi de Grisegonelle réagit vigoureusement et captura Guérech pour lui faire admettre qu'il tenait de lui la ville de Nantes et la partie de la Bretagne qu'avaient eues Foulque le Roux. Il relançait ainsi son influence sur les Mauges et jetait les bases sur lesquelles son fils Foulque Nerra pourra ensuite s'appuyer pour intégrer ce pagus à l'Anjou.


Tableau des Mauges à la veille de l'intégration

Le paysage des Mauges a joué un grand rôle dans l'origine et la localisation du peuplement de la région et il a connu une évolution profonde avec l'intégration au comté d'Anjou. Ce qui caractérisait les Mauges depuis la préhistoire jusqu'au XIème siècle, c'est l'étendue de sa forêt qui recouvrait une bonne partie de son territoire de Vertou jusqu'au Lattay. Elle a aujourd'hui quasiment disparue. Seule la toponymie lui permet encore de survivre. Cependant, avant l'an mil, ce vaste massif était déjà séparé en deux parties par une bande défrichée, sorte de saignée suivant le cours de l'Evre. Cette rivière, encaissée dans une vallée profonde et étroite par endroits, a certainement été le chemin privilégié par lequel sont arrivées les populations primitives. Ses méandres érodés proposaient de nombreux sites défensifs naturels propices aux oppida, à l'image de celui de la Ségourie, sur la commune du Fief Sauvin. Il est ainsi attesté que les rives de l'Evre virent l'occupation la plus ancienne de la région au néolithique. Elle devait être secondée en cela par la vallée de l'Avresne qui est son prolongement logique vers le sud. Ces deux vallées concentraient donc l'essentiel de la population des Mauges avant l'intégration à l'Anjou, ne laissant ailleurs que quelques îlots d'habitations épars.

L'intégration au comté d'Anjou a bouleversé cette situation qui n'évoluait que très lentement par quelques fondations de nouvelles paroisses. Auparavant, l'Hyrôme constituait la frontière naturelle et officielle entre le Poitou et l'Anjou et celle-ci se concrétisait sur le terrain par la présence d'un bois profond et dense. Or, il n'était plus une frontière à cet endroit à partir du moment où les Mauges intégraient politiquement l'Anjou. Il n'avait donc plus de raison d'être. Au contraire, Foulque Nerra avait tout intérêt à mettre en valeur ces terres nouvellement acquises et à les lotir pour en tirer les moyens à la fois matériels et humains permettant d'assurer la défense des nouvelles frontières du comté. C'est pour cette raison que la partie orientale de la forêt du Lattay mais aussi de larges portions situées plus à l'ouest et au sud des Mauges ont été défrichées, laissant à leur place de nouveaux bourgs et des châteaux. L'intégration de ce pagus à l'Anjou a donc modifié le paysage de façon considérable.

Le pagus peut être encadré par quatre centres antiques assez importants qui jouxtent sa frontière. Au nord-ouest des Mauges, Champtoceaux existait déjà au milieu du VIème siècle d'après un passage des Historiae de Grégoire de Tours. En remontant la Loire, se trouve le bourg de Chalonnes dont l'existence est attestée au Vème siècle dans la Vita Sancti Maurilii qui précise que le lieu appartenait déjà au territoire de la cité d'Angers. En remontant le Layon qui se jette dans la Loire à Chalonnes, puis un de ses affluent, l'Hyrôme, Chemillé apparaissait déjà en 844. Cette villa faisait déjà partie de l'Anjou. Enfin, le Curtis Chassiaci, sur la Moine, se trouvait à l'opposé de Chemillé, de l'autre côté du pagus des Mauges. Son existence est suggérée avant le XIème siècle par l'appartenance de ses églises à la cathédrale de Nantes au moment où le Nantais a englobé l'ancien comté d'Herbauges entre 942 et la fin du Xème siècle. Cette Curtis Chassiaci, en laquelle on doit probablement reconnaître l'antique paroisse de Saint Germain, a connu en 1026 l'implantation d'un château dénommé Montfaucon qui fortifiait l'extrémité sud-ouest des Mauges.

L'un des centres anciens les plus connus des Mauges est sans conteste le Mont-Glonne dont l'étymologie trahit une origine celtique, le mot "glanna" signifierait "hauteur", qui semble confirmée par l'existence du cromlech du coteau de la Rielle, aujourd'hui disparu, à la Boutouchère sur la commune de Saint Florent le Vieil. La Vita Sancti Florentii affirme que Saint Florent s'y serait établi et qu'il y aurait construit un petit oratoire dédié à Saint Pierre au IVème siècle.


L'implantation de deux puissances foncières, avant l'intégration

Saint Florent est un personnage qui a très probablement existé mais son établissement ou même simplement son passage au Mont-Glonne est invérifiable. La fondation de l'abbaye qui s'est peut-être faite après les translations des reliques de Saint Florent mort à l'île d'Yeu a probablement eu lieu au VIIème siècle. C'est en tout cas ce qu'inspire l'acte de 717-718 dans lequel Saint Florent apparaît déjà relativement puissante et prospère. Depuis sa fondation et jusqu'à l'arrivée des Normands au milieu du IXème siècle, le temporel du monastère a en effet dû s'accroître en suivant les avancées successives des défrichements. Certaines des paroisses de ce qui va devenir au XIème siècle le territoire exempt de Saint Florent le Vieil existaient donc lorsque les moines quittèrent les lieux pour Saint Gondon dans le Berry en 866, devant les dévastations scandinaves. Mais durant presque un siècle, l'abandon quasi total du Mont Glonne et de ses dépendances a laissé la forêt recouvrer ses anciens domaines. Ce n'est qu'au milieu du Xème siècle qu'une nouvelle abbaye dédiée à Saint Florent est fondée dans le château de Saumur par les comtes de Blois. Au retour des moines dans leurs anciennes possessions des Mauges, environ vingt ans après, il leur fallut alors s'atteler très sévèrement à la tâche pour pouvoir en jouir à nouveau et créer d'autres établissements. L'abbaye de Saint Florent, bien implantée dans les Mauges, était redevenue suffisamment riche et étendue pour pouvoir attirer les convoitises du comte d'Anjou. Pourtant, le Mont-Glonne resta jusqu'en 1026 un monastère situé sur un territoire encore poitevin en théorie et sous l'influence commune de l'évêque de Nantes, dont la juridiction englobait cette partie des Mauges et du comte de Blois de qui dépendait l'abbaye mère de Saint Florent de Saumur. Pour intégrer les Mauges, Foulque Nerra s'est d'abord attaqué au patrimoine d'une autre puissance foncière, celui du vicomte d'Angers.

Le vicomte d'Angers Renaud Torench est une personnalité incontournable dans une étude de l'intégration des Mauges car il possédait à titre héréditaire une grande partie de ce pagus. L'origine de ce vicomte a déjà intéressé plusieurs historiens et le débat est encore loin d'être clos. Il y a les partisans d'une origine poitevine qui citent un acte de l'abbaye poitevine de Saint Cyprien dans lequel Renaud souscrit en compagnie des vicomtes de Thouars et d'Aulnay. Egalement, entre 990 et 994, Renaud est devenu moine à l'abbaye poitevine de Saint Jouin de Marnes jusqu'à sa mort. De plus ce que l'on sait de l'implantation du vicomte dans les Mauges semble avoir mis le comte de Nantes devant le fait accompli. Ce serait donc l'influence poitevine qui pourrait le mieux expliquer cette intrusion. Quand aux ancêtres de Renaud Torench, il est possible d'en retrouver la trace à travers le signum d'un certain vicarius Renaud qui suit par deux fois celui du vicomte d'Anjou Foulque le Roux en 898 et 900. L'ascension de la famille de Renaud pour devenir vicomte aurait alors suivi un chemin parallèle à celui des comtes d'Anjou qui n'étaient que vicomtes au début du Xème siècle. Il y a également les partisans de l'origine bretonne basée d'abord sur l'origine du nom Torench qui viendrait du dialecte vannetais "Torrek" signifiant bedaine ou gros ventre. De plus l'arrivée de Renaud Torrench dans les Mauges semble correspondre à une période durant laquelle beaucoup de Bretons quittèrent leur région sous la pression scandinave. Egalement vers 952, le comte d'Anjou Foulque le Bon intervenait de façon nette en Bretagne. C'était donc un moment propice à la constitution d'un réseau d'alliés bretons. Enfin des liens très étroits existaient au Xème siècle entre la Bretagne méridionale et le nord du Poitou ce qui rend tout à fait plausible et même probable une double origine, bretonne et poitevine de Renaud Torench. Son établissement dans les Mauges a dû se faire grâce au vide relatif  laissé par le départ des Normands. En revanche, le contexte dans lequel cela a pu se faire est difficile à dire. Quelle que soit son origine, Renaud Torench était certainement un fidèle du comte d'Anjou. Il est attesté vicomte d'Angers en 966 et c'est peut-être Geffroi Grisegonelle, comte depuis 960-961, qui est à l'origine de cette nomination.

Le deuxième événement important dans la carrière du vicomte est qu'il a réussi à faire que son fils devienne évêque d'Angers sous le nom de Renaud II (973-1005). Malgré la vertu et le mérite dont celui-ci a fait preuve, il faut bien reconnaître qu'il y a eu simonie lors de son accession. Cela transparaît en effet lors d'un procès que Foulque Nerra intenta à l'évêque dans le but de casser son testament et de récupérer son héritage. Mais il est peu probable que Renaud Torench ait promis l'ensemble de ses possessions des Mauges pour permettre à son fils de devenir évêque, surtout qu'il avait un second fils Hugues père du futur vicomte Hugues et de sa soeur Hodierne, seconde abbesse de l'abbaye Saint Georges de Rennes. Toujours est il que Renaud évêque d'Angers a reçu l'ensemble du patrimoine paternel comprenant une bonne partie des Mauges à la mort de son frère puis de son père. Il devenait alors tentant pour le comte d'Anjou d'attendre la disparition de l'évêque pour accaparer son héritage.


Les circonstances politiques de l'intégration des Mauges au comté d'Anjou

L'accaparement de l'héritage de l'évêque Renaud

Renaud Torench a épousé une dénommée Richilde et ensemble, ils ont eu au moins deux fils à savoir Hugues, qui était sans doute l'aîné, et Renaud qui est devenu évêque d'Angers en 973. Le vicomte Renaud Torench apparaît pour la dernière fois en 990, mais il n'est pas mort tout de suite puisqu'il est devenu moine prévôt de l'abbaye poitevine de Saint Jouin de Marnes. Cependant un autre vicomte d'Angers apparaît en 994, un certain Foucois, qui semble donc avoir remplacé Renaud à cet honor après que ce dernier se soit retiré. Ce vicomte Foucois ne faisait pas partie de la famille des Renaud, et la vicomté d'Anjou disparaît officiellement avec lui. La dernière attestation certaine de son existence date de 1005, dans l'acte relatant la mort de l'évêque Renaud à Embrun, sur la route du pélerinage de Jérusalem. Foulque Nerra paraît avoir profité de l'éloignement du vicomte Foucois pour faire disparaître l'honor vicomtal et jouir ainsi des bénéfices qui y étaient attachés. La suppression de cet honor n'a pas dû manquer de mécontenter quelqu'un. Foucois devait tenir la vicomté provoirement. En jouissait-il  seulement du vivant de l'évêque, dernier héritier légitime du vicomte Renaud? Ou bien attendait-il la majorité d'un autre des descendants de ce dernier, en l'occurence celle d'un Hugues qui pourrait être le fils du frère défunt de l'évêque, disparu avant 994, peut-être lors de la bataille de Conquéreuil, en 992? Cette dernière possibilité est censée expliquer l'apparition soudaine du mystérieux vicomte Hugues dans les sources angevines durant les années 1020, et sa disparition qui ne l'est pas moins. Il est, en effet, tout a fait imaginable que cet Hugues se soit senti lésé par la suppression de la vicomté et qu'il se soit cru en droit de tenter un coup de force tel que l'enlèvement de la fille de Foulque Nerra. En outre, cette hypothèse est renforcée par le fait que les moniales du Ronceray ont accordé le titre de vicomte à Hugues, ce qui tendrait à signifier qu'il avait quelques bons arguments à faire valoir. Pour résumé, lorsque, renonçant à son titre vicomtal, Renaud Torench se retire, dans les années 990-994, au monastère de Saint Jouin de Marnes duquel il est devenu par la suite prévôt, il ne lui reste plus qu'un fils, l'évêque Renaud. L'ainé, Hugues, était déjà mort puisque la vicomté, qui lui était certainement destinée, échut à Foucois à titre temporaire, peut-être jusqu'à la majorité du fils supposé de Hugues, qui aurait été trop jeune pour avoir pu succéder immédiatement à son grand-père. Quand le vieux Renaud Torench disparaît à son tour dans le courant de 1001, en raison de la minorité de son petit-fils Hugues ou non, c'est l'évêque Renaud qui hérite seul de toute sa fortune foncière. Ce dernier a tenu son héritage "franc et quitte" avant de vouloir en faire bénéficier le chapitre de sa cathédrale Saint Maurice et son abbaye Saint Serge, qu'il avait réformé durant son épiscopat.

Les relations entre le prélat et le comte Foulque Nerra passent d'une entente tout à fait cordiale, de 987 à environ 1001, à une hostilité franche, de 1001 jusqu'à la mort de Renaud en 1005. Cette dégradation semble avoir été directement causée par l'héritage qu'avait reçu l'évêque et ce qu'il avait décidé d'en faire. Cet affrontement est matérialisé par le procès intenté à l'évêque par le comte Foulque et son demi-frère Maurice au sujet de son héritage. Renaud n'a, il est vrai, pas agi de la manière la plus satisfaisante pour le comte. Les biens reçus après la mort de son père, l'évêque les a tout d'abord tenus "franc et quitte" pendant un certain nombre de mois nécessaires au règlement de son héritage. Ensuite, lui-même ayant déjà atteint un âge respectable, il a préféré régler rapidement le sort de ses alleux paternels. L'ennui, c'est que cela n'a pas été fait dans un sens favorable au comte comme celui-ci l'espérait étant donné la situation familiale du prélat. Renaud n'avait, en effet, plus de frère, il ne lui restait au mieux, d'après l'hypothèse bretonne, qu'un neveu encore mineur, le futur vicomte Hugues, ce qui aurait été très insuffisant pour garantir les droits du lignage face à un comte d'Anjou aussi puissant. Le prélat avait alors choisi de léguer aux chanoines de la cathédrale une grande partie de sa fortune, tirée essentiellement de son héritage paternel. Pour appuyer sa décision, Renaud demanda et obtint, vers 1004, une bulle du pape Jean XVIII dans laquelle celui-ci approuve sans réserve et confirme la donation d'une grande partie de l'héritage aux chanoines de la cathédrale. Probablement dans les mêmes temps, Renaud reçu en plus un soutien royal, sous la forme d'un diplôme du roi Robert le Pieu, pour ce qui est de la part de son héritage qu'il destinait aux moines de Saint Serge. Après avoir reçu confirmation par deux des hommes les plus influents de son temps, puis remporté son procès contre le comte, Renaud estima avoir désormais réglé la question de son héritage qui l'empêchait de se consacrer à un projet qu'il avait depuis quelques temps, aller prier sur le tombeau du Christ. Il partit donc aussitôt sur la route de Jérusalem qu'il n'a jamais atteint, la mort le surprenant en chemin le 12 juin 2005 à Embrun.

Foulque Nerra n'apprit la disparition de l'évêque Renaud qu'au bout de quelques semaines, le temps que la nouvelle arrive d'Embrun, cité distante d'Angers de plus de mille kilomètres. Le comte Foulque a alors les mains libres pour choisir le nouvel évêque. On le voit donc se précipiter à un plaid dans le Vendômois pour y retrouver le vicomte Hubert de Vendôme afin de négocier avec lui l'accession de son fils à l'épiscopat angevin. Ces discussions ont duré presque un an, tel était certainement le temps nécessaire pour que l'on s'accorde sur le montant de l'accord simoniaque par lequel Foulque Nerra s'engageait à choisir Hubert. Ainsi le vicomte de Vendôme fit abandon au comte Foulque du domaine et de l'église de Mazé qu'il tenait de son fief, ainsi que de l'église de Daumeray, sauf l'autel. Mais l'enjeu le plus important de ces discussions était sans aucun doute le devenir de l'héritage paternel de l'évêque Renaud, principalement en ce qui concerne ses biens situés dans les Mauges.

Foulque Nerra profita de la mort de l'évêque Renaud pour accaparer, via ses chevaliers, l'héritage que le prélat tenait de son père le vicomte, soit une bonne partie des Mauges. C'est ce qui a constitué le prélude à l'intégration de tout le pagus au comté des Mauges. Mais le génie du comte Foulque a été de camoufler ce coup de force en le faisant porter par quelqu'un d'autre, en l'occurence par le nouvel évêque d'Angers Hubert de Vendôme. Ainsi les droits attenants au château de Montrevault, que la famille vicomtale de Vendôme a reçus par l'intermédiaire des parents d'Emma, Adeberge, soeur de l'évêque, et son mari Etienne, seraient en quelque sorte la rémunération de la responsabilité du prélat dans l'accaparement politique de l'héritage de Renaud au profit du comté d'Anjou. Les autres biens étaient alors inféodés par le prélat à différents chevaliers qui furent à l'origine de la plupart des seigneurie maugeoises. C'était exactement ce que redoutait par dessus tout l'évêque Renaud et ce contre quoi il avait tenté de se prémunir au moyen de menaces d'excommunication et d'anathèmes reprises par Jean XVIII. Cependant, si l'implantation, dans les Mauges, des différentes familles des chevaliers puis des seigneurs, s'est réalisée par l'intermédiaire de l'évêque Hubert, Foulque Nerra a certainement pesé très lourd dans ces choix et a placé ses principaux fidèles aux endroits stratégiques. Utiliser le nouveau prélat pour endosser la donation que l'évêque Renaud  souhaitait faire aux chanoines de la cathédrale, comme s'il pouvait en avoir hérité lui même, ménageait suffisamment les apparences pour se prémunir contre toute contestation du sort des anciennes possessions de Renaud Torench. Il pouvait ainsi faire taire pendant longtemps les chanoines de Saint Maurice. En effet, les seules traces de contestation des intéressés en rapport avec ce coup de force n'apparaissent dans les sources qu'à l'extrême fin du XIème siècle et au début du XIIème siècle, à  un moment où personne ne peut plus menacer l'intégration des Mauges à l'Anjou. Il s'agit du cas des églises Sancti Petri de Mello Martis (Saint Pierre Montlimart) et Sancti Martini (Saint Martin de la Jubaudière) donnés par des laïcs à d'autres établissements religieux que la cathédrale qui aurait dû les avoir reçues selon le testament de l'évêque Renaud.

Le comte Foulque Nerra a semble t-il parfaitement réussi l'accaparement des possessions de l'évêque Renaud, conduisant à l'intégration politique de la partie des Mauges qui leur correspondait. Le tout se fit de manière relativement habile, grâce au rôle que le comte fit jouer à l'évêque Hubert. Le reste du pagus, essentiellement les paroisses du ressort de l'abbaye de Saint Florent de Saumur, lui échappait encore à ce moment, mais Foulque Nerra n'attendit que quelques années pour saisir à nouveau sa chance et réunir les Mauges sous son autorité.


La prise de Saumur en 1026

Après avoir réussi à usurper les possessions considérables de la famille de l'évêque et du vicomte Renaud, Foulque Nerra avait accompli l'intégration à l'Anjou de la plus grande partie des Mauges. Un seul ensemble foncier digne de ce nom lui échappait encore à la fin du premier quart de XIème siècle, celui formé par les possessions temporelles de l'abbaye Saint Florent de Saumur, regroupées autour de l'ancien monastère de Saint Florent du Mont Glonne, auxquelles il faut ajouter les deux paroisses de Saint Philbert et de Saint Macaire. Bien que Saumur, siège de l'abbaye mère depuis le milieu du Xème siècle, fit partie du pagus d'Angers, la ville était encore aux mains de l'ennemi juré de Foulque Nerra, le comte Eudes de Blois au début du XIème siècle. C'était d'ailleurs le grand-père de ce dernier, Thibaud, qui avait invité les moines à s'établir à Saumur qu'il tenait en son dominium, avant d'y ériger une forteresse attestée dès 962. Le comte d'Anjou ne pouvait donc exercer aucune influence sur cette abbaye bien possessionnée dans son comté et aussi dans les Mauges. Il dut prendre la ville pour que cela cessât. La chose fut accomplie en 1026 lorsque Eudes de Blois assiégeait Montboyau, forteresse proche de Tours tenue par un fidèle du comte d'Anjou. Il fut rejoint par son vassal Geudoin de Saumur. Dans ces conditions, Foulque voulut d'abord prêter main-forte à son féal assiégé et s'était déjà rendu à Brain sur Allonnes  quand il apprit à la fois la supériorité numérique de l'adversaire et l'absence de défenseur à Saumur. Il résolut alors de changer de direction pour tenter de prendre ce verrou si proche et si gênant sur la route de Tours, ce qu'il réussit à faire dès l'été 1026. Les conséquences de cette conquète furent multiple. Dans un premier temps, la frontière orientale de l'aire d'influence angevine fut repoussée plus loin en Touraine et la région fut sécurisée. Mais le plus intéressant pour le comte à moyen terme était que l'unité politique des Mauges allait pouvoir être reconstituée sous son autorité. En effet, par le biais de l'abbaye mère à Saumur - plus précisément au Chardonnet où elle avait été reconstruite après la prise de la ville - Foulque Nerra pouvait dorénavant dominer tout ce qui dépendait de Saint Florent le Vieil dans les Mauges.

Les Mauges appartenaient historiquement au Poitou, car même si la maison de Nantes avait pu contrôler ce pagus, en vertu de deux accords successifs passés au Xème siècle avec les ducs d'Aquitaine, la faiblesse du comte Budic, sous l'influence de Foulque Nerra, avait probablement mis fin à cette situation dès les premières décennies du XIème siècle. La lutte pour l'autorité politique sur les Mauges allait donc plutôt avoir lieu entre l'Anjou et le Poitou dont les intérêts étaient défendus ici par les vicomtes de Thouars. Or, la bonne entente relative qui règnait entre ces deux principautés à la fin du Xème siècle et au début du XIème siècle, laisse place à un refroidissement assez brutal autour des années 1025. La tension est encore ouverte puisque l'on sait que la prise de Saumur fut suivie par la construction, entre 1026 et 1028, de la forteresse de Montfaucon, au sud-ouest des Mauges. Ce château était certes situé sur des biens appartenant à la mense épiscopale de Nantes, mais il était surtout clairement tourné contre les vicomtes de Thouars et, à travers eux, contre les ducs d'Aquitaine. L'érection de Montfaucon a permis aux moines de Saint Florent installés à Saint Macaire, non loin de là, de se débarrasser d'une très forte implantation thouarsaise, mais on ne peut douter que Foulque Nerra n'ait remplacé cette influence déclinante par la sienne. En effet, les moines établis à Saint Macaire ont même contraint douze de leurs hommes à participer aux travaux de construction du château.

Foulque Nerra érigeait donc des places fortes destinées à barrer la route aux influences traditionnelles sur les églises qui dépendaient de Saint Florent le Vieil afin de les intégrer politiquement à son comté. Après Montfaucon, qui réglait la question pour les possessions méridionales de l'ancien monastère, il fit construire une forteresse autour de Saint Florent le Vieil, aidé de son fils Geoffroi et de sa bru Agnès, entre 1032 et 1037. L'enceinte faite de terre accumulée et de bois entourant un donjon d'une grande hauteur, devait faire cesser toute influence nantaise. Cet objectif était devenu vital depuis le ralliement du comte de Nantes Budic aux intérêts bretons avant 1030, mettant fin à plus de vingt ans de domination angevine sur le Nantais. La frontière des Mauges était dépourvue à cet endroit de forteresse capable d'arrêter une éventuelle invasion bretonne, les plus proches étant celles de Champtoceaux, isolée à l'extrémité occidentale du comté, de Montjean à l'est et de Montrevault, au sud. Le château de Saint Florent le Vieil comblait donc un vide et garantissait les Angevins contre une attaque du nord, depuis le castrum d'Ancenis, par exemple.

Foulque Nerra n'avait pas attendu d'avoir achevé son emprise sur tout le pagus pour y ériger des forteresses. Celle de Saint Florent du Mont Glonne fut d'ailleurs la dernière d'une série de plusieurs châteaux marquant pas à pas l'extension de la mainmise du comte d'Anjou dans les Mauges. Ces honores furent accordés à des hommes de confiance afin que l'ordre y soit restauré après le traumatisme certain causé par l'intégration au comté d'Anjou et l'accaparement des alleux de l'évêque Renaud. Il était bien évidemment indispensable pour la maison comtale d'assurer son autorité sur sa dernière annexion pour pouvoir la mettre en valeur. Par ailleurs, la réunification politique des Mauges n'enleva rien à la complexité de son annexion par le diocèse d'Angers qui sera l'objet du dernier chapitre. En effet, si l'intrusion du comte dans ce pagus ouvrit la porte à celle des évêques angevins dans une zone traditionnellement contrôlée par leurs homologues poitevins et nantais, cette intégration fut plus lente et resta incomplète.