La Dame de Beaupréau: une nouvelle statue gauloise au torque du IIème siècle av. J.-C.
par Laurent Olivier



Le musée des Antiquités nationales a acquis une exceptionnelle statue en pierre du IIème siècle av. J.-C., qui provient des environs de Beaupréau (Maine et Loire), dans l'ouest de la France. La statue, qui représente un personnage féminin portant un torque, présente des parallèles directs avec la statuaire de Paule et identifie l'existence d'un faciès stylistique de Gaule occidentale au cours de la période de La Tène récente.

La statue

Beaupréau. Statue de personnage 
féminin au torque.

Une exceptionnelle statue en pierre, représentant un personnage féminin au torque a été acquise en 2003 par le musée des Antiquités nationales. Cette pièce a été découverte fortuitement en 1998, à l'occasion de la mise en labour d'une parcelle agricole située au lieu-dit "Les Grandes Places", sur le territoire de la commune de Beaupréau (Maine et Loire).

Cette statue en ronde bosse figure un personnage en buste, les avant-bras repliés sur l'abdomen et les mains étendues face à face à plat sur le ventre. L'ensemble est soigneusement taillé et fini vraisemblablement par égrisage; la base du bloc, taillée à grands éclats en forme de pointe étant semble-t-il destinée à être fichée dans un socle. Deux petits seins sont figurés en forme de bossette au niveau de la poitrine. Les bras sont atrophiés et peu dégagés du corps : un bracelet ou anneau est figuré au poignet gauche; tandis qu'un brassard est représenté au dessus du coude droit. Les mains sont représentées la paume reposant sur l'abdomen, les pouces légèrement relevés vers le haut. La tête, surdimensionnée, est légèrement tournée vers la droite et totalement dépourvue de cou. Le visage, éclaté par une fissure ancienne qui a rejoué au moment de la découverte, a disparu. De la tête, il subsiste une des oreilles, en forme de D, et une curieuse natte de cheveux figurée à l'arrière du crâne, sur le côté droit. Aucun autre détail de la chevelure n'est représenté. La base de la tête est entourée d'un gros torque à jonc torique et à tampons cylindriques, arrachés également au moment de la découverte.

Le contexte archéologique

On ne connaît malheureusement pour le moment aucun contexte archéologique à la statue des "Grandes Places". Une "enceinte complexe" est signalée en photographie aérienne à environ 200 mètres au sud du lieu de découverte de la statue et pourrait éventuellement appartenir à une occupation fossoyée du Second âge du Fer. Des prospections géophysiques extensives seraient nécessaires afin de déterminer plus précisément l'extension des structures archéologiques encore conservées dans ce secteur des Grandes Places.

Le site des "Grandes Places" est situé à environ 3 kilomètres au nord-est d'une enceinte de type "éperon barré", établie au lieu-dit "La Ségourie", sur le territoire de la commune du Fief Sauvin. Un rempart à poutrage, de type murus gallicus, y délimite un espace enclos d'environ trois hectares, qui domine le cours de l'Evre. Les recherches du XIXème siècle ont permis d'en déterminer la structure la structure interne, qui est composée de "poutres clouées de fiches de fer" et "d'assises de pierres". L'occupation archéologique du site reste très mal connue, faute de reconnaissances et de fouilles extensives. De nombreuses substructions gallo-romaines maçonnées, qui sont implantées à environ 500 mètres du site, paraissent appartenir à une agglomération urbaine secondaire, qui pourrait correspondre à la Segora de la Table de Peutinger. L'importance archéologique du site de la "Ségourie" paraît loin d'être secondaire durant la phase récente du Second âge du Fer : en particulier, d'importantes séries de monnayage gaulois - qui comportent notamment du numéraire d'or (comme des statères vénètes et armoricains) - y ont été découvertes à plusieurs reprises au XIXème et XXème siècles.

De même, des sépultures à armement de La Tène sont attestées dans l'environnement proche de l'oppidum de la "Ségourie". Des épées et des talons de lance en fer proviennent du "Champ des Chirons", sur le territoire même du Fief Sauvin. L'une de ces tombes de guerrier comportait en particulier une boucle d'oreille en or, qui signale ici un personnage de rang privilégié. Enfin, une vingtaine d'enclos fossoyés, de plans quadrangulaires ou rectilinéaires, ont été découverts en photographie aérienne à la périphérie de l'oppidum de la "Ségourie". Ceux-ci appartiennent très vraisemblablement à des établissements du Second âge du Fer, comme des fermes ou des enceintes funéraires aristocratiques.

L'une des raisons de l'importance archéologique du secteur de la "Ségourie" au Second âge du Fer est manifestement la présence d'or. Des mines, relativement mal datées, ont été fouillées anciennement sur le territoire de la commune de Saint Pierre Montlimart et ont livré principalement du matériel gallo-romain. Néanmoins, de la céramique attribuée à l'époque gauloise est signalée dans plusieurs galeries et puits de mines, comme au "Petit Montrevault" et à la "Butte Saint Antoine" de Saint Pierre Montlimart.



La statue de Beaupréau: comparaisons et datation

Les comparaisons stylistiques les plus directes de la statue de Beaupréau renvoient actuellement à la statue du personnage à la lyre découverte à Paule, en Bretagne (Côtes d'Armor). On retrouve en particulier la même figuration générale à base brute taillée en pointe, la même atrophie des bras, dont la partie située entre le coude et l'épaule présente une forme caractéristique de triangle allongé à base arrondie, et la même absence de cou, commune aux statues de pierre du début de la Tène récente, comme celle d'Euffigneix "La Côte d'Alun" (Haute Marne), sur laquelle on remarque également la même inclinaison latérale de la tête. Ces comparaisons incitent à rattacher la statue de Beaupréau à un contexte stylistique local, qui paraît bien identifié, comme on va le voir, un style caractéristique de la Gaule occidentale.

Paule. Statue de personnage masculin à la lyre.

Faute de contexte archéologique, la datation de la statue de Beaupréau repose, en l'état des données, sur des considérations d'ordre typologique. La statue du personnage à la lyre de Paule a été découverte mutilée par le feu et rejetée en position secondaire dans le comblement du fossé de l'avant-cour de l'enclos fortifié : le mobilier céramique associé à ce comblement indique un contexte d'enfouissement du dernier tiers du IIème siècle av. J.-C. Ce contexte chronologique fournit un repère par Terminus Ante Quem des figurations de type Paule-Beaupréau. D'autres indications sont fournies par les éléments de parure représentés sur la statue de Beaupréau. Ainsi, le port asymétrique de parures annulaires à l'avant-bras et à l'humérus se remarque dans les assemblages funéraires féminins du Second âge du Fer à partir, essentiellement du début de La Tène récente; soit les environs du milieu du IIIème siècle av. J.-C. On peut considérer que cette date approximative fournit un repère par Terminus Post Quem de la statue de Beaupréau. En revanche, le type de torque à gros jonc torique figuré sur la statue de Beaupréau n'apparaît pas dans les assemblages funéraires féminins de cette période du début de La Tène récente. On le trouve exclusivement en contexte de dépôt, où il est représenté par des exemplaires en tôle d'or, comme ceux découverts à Mailly le Camp (Marne), ou dans le dépôt d'ors dit de Saint Louis (Haut Rhin). D'une manière générale, ces éléments sont mal datés, par manque de mobilier caractéristique associé : ils sont attribués à une fourchette chronologique relativement large, qui s'étend de la fin du IIIème siècle au milieu du Ier siècle av. J.-C. Compte tenu de ces comparaisons, on pourrait proposer un intervalle de datation relative de la statue de Beaupréau relativement étendu, qui couvrirait la seconde moitié du IIIème siècle et la première moitié du IIème siècle av. J.-C.

Dans le détail, certains détails morphologiques, communs aux représentations de Paule et de Beaupréau, identifient désormais un style figuratif qu'on rencontre actuellement en Gaule occidentale, dans une ambiance chronologique du IIème siècle av. J.-C. La série des quatre statues de Paule, avec celle de Beaupréau, appartiennent en effet à un type de figuration caractéristique de La Tène récente, qu'on peut définir, à la suite d'Yves Menez, comme du type des "bustes sur socle". Ces sculptures de personnages à base brute taillée en pointe étaient manifestement destinées à être fichées dans des socles, en terre ou en pierre, desquels seule la partie supérieure du corps, à partir de la ceinture, dépassait. Nous ne savons pas si ces représentations - toujours de relativement petite taille - étaient placées, comme c'est probable, à l'intérieur de constructions ou de bâtiments.

Sur la série attestée à Paule et Beaupréau, la tête est surdimensionnée par rapport au reste du corps; elle représente, en proportion, plus de 40% de la hauteur totale du corps figuré au dessus du socle. Comme on l'a souligné, les personnages ne sont représentés qu'à partir du bassin, ou de la ceinture; la base brute comportant pour plus du tiers de la longueur totale des blocs. Des différences importantes de proportions entre les statues du personnage à la lyre de Paule et de la dame de Beaupréau semblent liées à la représentation d'une différence d'identité sexuelle : ainsi, le rapport entre la largeur et la longueur des pièces est moins marqué à Beaupréau - où il souligne le développement des hanches du personnage féminin - qu'à Paule, où c'est manifestement un personnage masculin qui est représenté.

Ce sont surtout des modes de traitement identique des parties anatomiques du corps qui caractérisent l'existence d'un style particulier de ces figurations occidentales de La Tène C. D'une manière générale, les détails anatomiques, à l'exception de la tête, sont fortement réduits. Les bras - mais aussi les seins sur la statue féminine de Beaupréau - sont représentés atrophiés : peu dégagés du corps, ils sont repliés en forme de L, les avant-bras placés à l'horizontale sur l'abdomen. Le cou est systématiquement absent; il est remplacé, sur le personnage à la lyre de Paule et sur la statue de la Dame de Beaupréau, par un torque, qui enserre directement la base de la tête.

Le visage du personnage féminin de Beaupréau n'a pas été conservé. Cependant, à Beaupréau comme sur les statues de Paule, les oreilles apparaissent représentées de manière détaillée. Elles sont figurées en forme de C; celles de Paule présentant un motif à appendice central dérivé de la forme générique en arc attestée sur l'exemplaire de Beaupréau. De même, les bras, à hauteur de l'humérus, sont représentés selon une forme typique de triangle allongé; la partie supérieure, à hauteur de l'épaule, étant arrondie. En revanche, la natte de la Dame de Beaupréau est assez inhabituelle. Elle trouve néanmoins un parallèle direct sur un autre buste sur socle en pierre, qui provient de La Dévèze d'Ayrebesque à Bozouls (Aveyron); il s'agit d'une statue de plus grande taille, qui représente un personnage portant un torque à gros jonc torique et à tampons cylindriques, d'un type analogue à celui de la statue de Beaupréau. Sur le côté droit de la tête, en arrière de l'oreille, est figurée une natte qui descend, par dessus le torque, sur le devant du corps jusqu'à hauteur de la poitrine. Les bras, peu dégagés, sont repliés sur l'abdomen; chaque main porte un élément fusiforme indéterminé, dont l'ensemble est interprété comme un poignard et son fourreau, ce qui paraît assez improbable. On notera que le traitement des bras, en forme de triangle à base arrondie, est comparable à celui des statues de Paule et Beaupréau. Découverte isolée en 1957 à l'occasion de travaux, la statue de Bozouls n'est pas datée avec précision, mais pourrait appartenir également à La Tène C.